Vénus II, une dentelle contemporaine

VÉNUS II  une œuvre magistrale en dentelle déposée par le Mobilier national

Jusqu’en décembre 2021 au musée Crozatier

Le Mobilier national et le musée Crozatier ont engagé un partenariat pour présenter des œuvres en dentelle réalisées par l’Atelier Conservatoire National de la Dentelle du Puy-en-Velay. Au sein de cet atelier, huit dentellières réalisent tout au long de l’année des pièces exceptionnelles rarement montrées au Puy.

Après L’Herbier de Jean-Luc Parant, c’est le travail des Vénus de Christian Jaccard qui est exposé au sein de la salle de dentelle.
Né en 1939, Christian Jaccard est un artiste plasticien dont le travail repose essentiellement sur deux axes, le feu et le nœud. Il explore ainsi des notions telles que l’écoulement du temps, sa transformation et son empreinte.

Créé en 1976 et rattaché au Mobilier national, il a pour mission d’exécuter des œuvres en dentelle destinées à l’ameublement des résidences présidentielles et des hautes administrations de l’État. Les huit dentellières qui le composent réalisent chaque année des projets d’artistes contemporains en textile. Leur travail perpétue et renouvelle une technique et un savoir-faire traditionnels : la dentelle aux fuseaux.

L’Atelier Conservatoire National de la Dentelle du Puy-en-Velay

Le Mobilier national sollicite des artistes et les invite à soumettre des projets artistiques. Les projets retenus sont sélectionnés lors d’une commission consultative biannuelle. Les artistes sont libres de présenter des formats différents : esquisse, sculpture, peinture ou, dans le cas des Vénus, un dessin à l’encre blanche sur papier glacé.

Les artistes n’ont bien souvent aucune expérience en dentelle. C’est donc aux dentellières d’entrer en scène pour adapter, voire créer, leur savoir-faire au projet de l’artiste. De nombreux échantillons sont réalisés avant la mise en carte sur calque puis sur carton piqué et le tissage de la dentelle.

Portrait de Christian Jaccard © J.- P. Coistia, La Coopérative, Montolieu 2007

 

Né en 1939 à Fontenay-sous-Bois, Christian Jaccard est un artiste plasticien franco-suisse. Son travail repose essentiellement sur deux axes, le feu et le nœud, qui le fascinent depuis son plus jeune âge. Ses réflexions, centrées autour de ce qu’il nomme concept supranodal, l’amènent à explorer des notions telles que l’écoulement du temps, sa transformation et son empreinte. Christian Jaccard perçoit le nœud comme un outil agissant sur une surface. Ce dernier produit une trace qui survit dans le temps, à la manière des vénus préhistoriques dont s’inspire l’œuvre.

Les Vénus rappellent aussi les nombreuses représentations du cortex cérébral. Zone périphérique du cerveau, le cortex est le siège de la conscience, de la pensée et de la mémoire, autrement dit le lieu où les activités mentales se tissent, circulent et s’entrelacent. Il rappelle par ses ramifications le tissage d’une dentelle.

D’où vous vient cette fascination pour les nœuds et les entrelacs ?
Ceci remonte aux années passées au collège durant lesquelles je fus instruit au Manuel du Gabier*.

*Le Manuel du Gabier est un ouvrage décrivant les techniques de navigation du 18e siècle. Il détaille notamment les règles de vie à bord, les mesures de sécurité, les noms des voiles et d’autres termes liés à la marine.

Pouvez-vous définir en quelques mots le concept supranodal ?

Le concept supranodal rompt avec la sculpture. Il est différent par sa situation dans l’espace et le choix des matériaux. Il n’est pas construit sur des bases rigoureuses et il est constitué d’une accumulation de strates lovées souvent identiques. Son volume peut varier et se réduire soit à des structures coniques, à un lot de cadres présenté simultanément au mur et au sol, à des armatures de mobilier domestique recyclé, ou associé à des végétaux fondus en bronze sur lesquels il se greffe partiellement. Ses formes peuvent être connotées, parfois anthropomorphiques, souvent baroques et irrationnelles. Ses volumes sont variables, ses dimensions plus ou moins calculées. Son temps d’élaboration assez long crée sa propre dynamique et sa réalité esthétique. Ses organes de maintien sont rigides, rarement souples ; son matériau d’enrobage est mou, cotonneux puis durci. Noué par fragment (hand made), il s’élabore dans des lieux divers n’ayant pas vocation d’ateliers. Le concept supranodal implique par sa condition, son envahissement proliférant et sa répétitivité accumulée une somme d’énergies dissipées. Celle-ci transforme le geste premier en boucles dont les courbes ne cessent de se lover, de se multiplier et de se propager. Au-delà du faire, on note les questions posées par son caractère métaphorique telles que l’irruption, l’éruption, la dispersion, la dissémination, une sorte de phagocytose, voire un état rhizomique. Hybride et composite, c’est une transition plastique de l’objet. Clin d’œil à la sculpture, sa posture est autant subjective qu’opérative. Et il s’exprime au niveau du dessin sur divers supports.

Le foisonnement incontrôlé et l’extrême précision qui se dégagent de vos dessins donnent l’impression paradoxale d’une œuvre régie à la fois par un mouvement automatique presque inconscient et une totale maîtrise. Pourriez-vous expliciter le processus de création de ces œuvres ?
Le but des dessins est de traduire une vision supranodale souvent aléatoire par une sorte d’automatisme graphique s’inspirant des nœuds.

Gottfried Semper percevait le nœud comme « peut-être le plus ancien symbole technique et l’expression des premières idées cosmogoniques surgies chez les peuples » (Le Style dans les arts techniques et tectoniques, ou Esthétique pratique, 1863). Qu’en pensez-vous ?
C’est une approche parmi d’autre. Le cortex et ses synapses, l’intestin et son microbiote avec ses mitochondries, ainsi que le monde végétal sont constitués de nombreuses variétés de nœuds dont l’entrelacs de leurs énergies dissipées organise et déploie de nombreux processus. L’invention du dessin supranodal s’inspire de ce constat organique et de sa biologie.

Voyez-vous dans les Vénus préhistoriques une forme de divinité ou un quelconque lien avec la magie ?

Non, j’y vois la représentation pure et simple souvent expressionniste d’une forme de beauté plastique du corps féminin qui, au sein de la société des chasseurs cueilleurs doit avoir un rôle prépondérant. Le fait que les formes de leurs corps sculptées, dessinées ou gravées soient généralement opulentes suggère une vision idéalisée de la femme par l’artiste de la Préhistoire.

Vous avez déclaré « Le mariage du noir et du blanc, dans la sphère chromatique, est la valeur d’un centre, c’est-à-dire de l’homme être pensant » (Christian Jaccard : En noir et blanc 1993-2000, p. 31-32.). Qu’entendez-vous par là ?

C’est une métaphore. Entre ces deux nuances et l’interaction de leur symbolique et entre son champ visuel et son activité cognitive (matière grise) l’être humain en recherche d’équilibre doit réfléchir et choisir où se situer vraisemblablement sur un axe, un centre en l’occurrence.

Quelle valeur accordez-vous à la représentation d’un dessin à l’encre blanche sur fond noir ?

Une étrange relation bipolaire ; l’équivalence d’une quantité ; soit une mesure attachée à la symbolique du noir et du blanc et à ses contrastes.

Ce n’est pas la première fois que vous réalisez des diptyques. Quelle est la place de la dualité dans votre œuvre ?
Ce n’est pas parce qu’une œuvre se présente en deux parties, qu’elle est duelle. La notion de diptyque est un ensemble formant deux aspects complémentaires fixes ou mobiles ; deux unités distinctes qui entretiennent une correspondance. En temps qu’être humain mon cortex formant deux hémisphères est un diptyque. C’est donc mon cerveau qui s’invite dans mon œuvre.

Comment s’est déroulée la collaboration avec le Mobilier national ?

Après avoir acquis les dessins des Vénus, la Manufacture des Gobelins se rapproche des Ateliers des dentellières du Puy en Velay (dentelle au fuseau) et d’Alençon (dentelle à l’aiguille) afin d’envisager différents tests de points en fil blanc. Les œuvres réalisées sont ensuite montées chacune sur un tissu de velours noir.

Était-ce votre unique projet avec cette institution ?

Non, une autre Vénus réalisée en 2011 au point d’Alençon : dentelle à l’aiguille caractérisée par un réseau de mailles bouclées, des points de fantaisie appelés modes et des mèches de fils recouvertes de points de feston serrés formant les reliefs.
Et CORTEX, réalisé en 2017, Tondo, diamètre : 5 mètres, tapis en savonnerie d’après un dessin supranodal. L’œuvre meublant actuellement un des salons du Palais de l’Élysée.

 

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